L’histoire du Phare de Goulphar

Ô toi, insouciante baigneuse ou candide touriste qui lézarde en été sur les sables aussi fins que blonds de la côte sauvage, toi qui en te retournant sur ton drap de plage aperçois brièvement la haute silhouette du Grand Phare de Goulphar, que sais-tu au juste de l’histoire de cet ouvrage aussi mythique qu’essentiel ?

Car vois-tu, les eaux qui bordent Belle-Île-en-Mer ne sont pas de celles qui pardonnent. Courants puissants, rochers acérés, hauts-fonds traîtres et météo parfois d’humeur franchement belliqueuse : tout était réuni pour transformer la navigation en sport à haut risque. Jusqu’au XIXᵉ siècle, les marins devaient se contenter des modestes fanaux du Palais, de Sauzon ou de la pointe de Taillefer. Autant dire une veilleuse dans une tempête. Résultat : une longue et sombre litanie de naufrages, et plus de 1500 hommes engloutis entre 1750 et 1918. Oui, ça calme.

Face à ce constat peu réjouissant, l’administration des Ponts et Chaussées, sous l’impulsion de la Commission des Phares, prend en 1825 une décision salutaire : il faut un phare de premier ordre. Un vrai. Un qui se voie de loin. Très loin. Un phare capable de dire aux navires venus du large : « Attention, demi-tour conseillé, si tu tiens à ton équipage ! »

Le projet est confié à Léonce Reynaud, architecte et ingénieur, qui ne fait pas les choses à moitié. De 1826 à 1835, on bâtit donc, face aux vents d’ouest, une tour de 52 mètres, circulaire. Sa base, massive, est conçue pour encaisser les assauts répétés de l’Atlantique. En 1835, le phare entre en service. Et quel service.

Car la véritable révolution, celle qui transforme ce bel édifice en ange gardien des marins, tient en un nom : Augustin Fresnel. Grâce à son génie, la lumière cesse d’être diffuse et hésitante pour devenir un faisceau puissant, précis, presque autoritaire. Dès l’origine, le phare est équipé d’un appareil catadioptrique fonctionnant à l’huile de colza. Puis viennent les améliorations : en 1882, le pétrole remplace l’huile végétale, augmentant l’intensité lumineuse ; en 1924, l’électrification et l’installation d’une lentille de Fresnel tournante sur cuve à mercure permettent une rotation quasi sans friction. Oui, du mercure. À l’époque, on ne faisait pas les choses à moitié non plus côté audace technique.

Le phare de Goulphar devient ainsi un site pilote pour la signalisation maritime moderne. Et surtout, il sauve des vies. Beaucoup de vies. Derrière chaque éclat lumineux, il y a un navire qui évite les rochers, un équipage qui rentre au port, une histoire qui ne finit pas en drame.

Mais un phare, ce n’est pas qu’une prouesse d’ingénieur. C’est aussi une aventure humaine. Jusqu’en 1992, cinq à six gardiens vivaient sur place, logés dans les bâtiments annexes. Leur mission : entretenir l’optique avec une précision d’horloger et assurer une veille constante. Un métier fait de solitude, de rigueur et d’un certain courage face aux tempêtes qui n’avaient rien de théorique.

Puis vint le temps du GPS, des radars, et de la modernité triomphante. L’utilité strictement nautique du phare s’estompe alors, mais sa valeur patrimoniale, elle, s’impose. En 2011, le phare est classé Monument Historique. Et dès le milieu du XXᵉ siècle déjà, il était devenu un lieu de visite prisé.

L’ancien bâtiment des machines et une partie des logements accueillent désormais un espace muséographique, où l’on découvre anciennes optiques, archives et même un aperçu de la faune et de la flore de la côte sauvage. Preuve que même les phares peuvent se reconvertir sans perdre leur âme.

Et pourtant, une nouvelle page s’apprête à se tourner. Cette année, le dernier gardien prendra sa retraite. Avec lui, c’est un pan entier de vie maritime qui s’efface doucement. L’administration des phares et balises, de son côté, s’apprête à abandonner la gestion du site et à sélectionner un projet après un appel à manifestation d’intérêt.

Alors, à l’heure où l’avenir du Grand Phare de Goulphar s’écrit en pointillés, formulons un vœu simple. Que ce géant de pierre, ce cœur battant de l’âme belliloise, ne devienne pas un bâtiment administratif de plus, condamné à dépérir lentement dans l’indifférence. Qu’il reste un lieu vivant, un lieu de mémoire. Un lieu où l’on se souvient que, bien avant les satellites, une lumière dans la nuit suffisait à sauver des vies.

Pour les Veilleurs, Laurent Poiget

Locmaria, avril 2026